Vol de bétail et insécurité

Dans la zone des trois frontières entre le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Ghana

Le vol de bétail dans l’écosystème du conflit

Le vol de bétail constitue un élément central de l’économie de guerre en Afrique de l’Ouest et au Sahel – actuellement épicentre mondial du terrorisme, représentant plus de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde – avec le Burkina Faso comme pays le plus touché. Les deux principaux groupes extrémistes violents sahéliens, Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à al-Qaïda, et l’État islamique dans la province du Sahel (IS Sahel), s’appuient sur le vol de bétail pour financer et approvisionner leurs activités. La vente de bétail volé permet l’achat d’armes, de carburant, de motos et d’autres ressources essentielles. En s’intégrant à l’économie pastorale et en protégeant les communautés d’éleveurs dans les zones où ils exercent une influence significative, ces groupes acquièrent également une forme de légitimité et renforcent leur soutien local.

Le JNIM, en particulier, étend sa présence vers le sud, gagnant du territoire et exploitant les ressources des États côtiers, notamment dans la zone des trois frontières entre le Burkina Faso, le Ghana et la Côte d’Ivoire (désignée ci-après comme « la zone des trois frontières »). Le JNIM a mis en place des chaînes d’approvisionnement transfrontalières qui traversent cette zone pour le carburant, la nourriture et le financement. Le groupe utilise également ces circuits logistiques pour blanchir le bétail volé au Sahel, générant ainsi des profits pour soutenir ses opérations et renforcer ses opérations. Nos recherches récentes expliquent comment cela fonctionne.

Les acteurs du conflit comme voleurs de bétail 

La katiba (bataillon) du JNIM active dans la zone des trois frontières, la Katiba Banfora, se spécialise dans la collecte de ressources et le soutien logistique aux unités combattantes dans tout le Sahel, notamment au centre du Mali. Le bétail représente l’une des principales sources de revenus. Le JNIM vole du bétail lors d’attaques contre des villages ou impose des taxes aux éleveurs dans les zones ou corridors sous son contrôle. La plupart des vols ont lieu en dehors de la zone des trois frontières, dans des zones de conflit situées plus au nord, tandis que cette zone sert de point de transit et de blanchiment.

Mais le JNIM n’est pas le seul acteur du conflit à tirer profit de cette économie. Les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), forces auxiliaires de l’État burkinabè, sont depuis 2024 des auteurs majeurs de vols de bétail dans la région du Sud-Ouest du Burkina Faso, sapant profondément la confiance envers l’État. Les VDP pillent des animaux dans le cadre d’opérations de contre-terrorisme ciblant des communautés accusées de connivence avec le JNIM, et saisissent de force du bétail lors de patrouilles.

Le blanchiment du bétail

Le JNIM et les VDP acheminent le bétail volé vers des zones proches des frontières avec le Ghana et la Côte d’Ivoire. La région de Upper West au Ghana constitue un hub essentiel de blanchiment pour le bétail volé au Burkina Faso, facilitant les flux financiers vers le JNIM, les VDP et des réseaux criminels associés. La région de Bounkani en Côte d’Ivoire joue un rôle secondaire mais significatif dans cet écosystème. Par une chaîne complexe d’intermédiaires, le bétail volé est vendu soit sur des marchés régionaux clés, soit sur des marchés noirs locaux, avant d’être acheminé vers le sud pour être écoulé sur les grands marchés de consommation.

Le JNIM obtient des ressources dans ces deux pays sans recourir à la violence, révélant une stratégie d’extraction non violente dans les corridors logistiques clés.

L’implication d’acteurs armés dans le commerce transfrontalier du bétail perturbe les dynamiques commerciales, générant des profits doublés ou triplés pour les intermédiaires et commerçants ghanéens et ivoiriens, qui achètent du bétail volé à prix cassé pour le revendre à plein tarif. Les grands négociants régionaux en bétail sont ceux qui tirent le plus de profits, avec une marge brute moyenne de 400 € par tête de bétail.
Cette convergence d’intérêts entre des acteurs économiques puissants des États côtiers et des acteurs liés aux conflits sahéliens pérennise le statu quo et compromet les efforts de consolidation de la paix.

Pourquoi est-ce important ?

Cette recherche met en lumière comment l’écosystème de l’élevage reliant les États sahéliens et côtiers soutient le JNIM et les VDP, deux acteurs majeurs de la violence en Afrique de l’Ouest.

Le vol de bétail demeure l’une des sources de financement les plus résilientes et lucratives pour les groupes armés sahéliens, et les économies pastorales du Ghana et de la Côte d’Ivoire servent efficacement de blanchisseries pour le bétail volé.

Le bétail représente la principale source de subsistance pour des millions de personnes. Le vol de bétail dévastent les économies locales et affaiblit la résilience économique, des éleveurs perdant parfois toute leur activité en une seule attaque. Cela sape la confiance entre les communautés et les autorités étatiques, souvent perçues comme impuissantes face à ces vols, contribuant ainsi à la crise de légitimité de l’État en Afrique de l’Ouest.

Acceder au rapport et au webinaire

Le vol de bétail est un moteur essentiel des conflits et de l’instabilité au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Des groupes extrémistes violents tels que Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et la Province de l’État islamique au Sahel (IS Sahel) s’appuient sur cette activité comme source de revenus stable, qu’ils utilisent pour financer leurs opérations et acquérir des armes. Ces groupes s’intègrent de plus en plus à l’économie pastorale, gagnant en légitimité en protégeant les communautés de bergers contre d’autres acteurs du conflit. Ce rapport examine comment le vol de bétail soutient les organisations extrémistes violentes et s’inscrit dans des dynamiques plus larges de conflit et d’expansion dans la région.

Participez à notre prochain webinaire pour explorer ces résultats en détail.

Contexte

Le projet "Appui à l'atténuation des effets déstabilisateurs de la criminalité transnationale organisée (M-TOC)" est un projet de la CEDEAO financé par le ministère fédéral allemand des Affaires étrangères, mis en œuvre par la Deutsche Gesellschaft fur Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, et Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC), pour la période de 2024 à 2025.

Pour faire face aux défis complexes de la criminalité transnationale organisée, le projet " Appui à l'atténuation des effets déstabilisateurs de la criminalité transnationale organisée (M-TOC) " combine les réponses traditionnelles en matière de sécurité avec des mesures de résilience prises par les communautés, éclairées par des recherches de pointe sur l'intersection des économies illicites et de l'instabilité dans la zone transfrontalière du Ghana, de la Côte d'Ivoire et du Burkina Faso.

Dans le cadre du M-TOC, GI-TOC cartographie la convergence des économies illicites et de l'instabilité en Afrique de l'Ouest, en mettant l'accent sur les marchés criminels qui alimentent la violence. Les conflits armés dans cette région sont parmi les plus meurtriers au monde, dévastant des communautés et soulignant la nécessité d'une réponse plus ferme à la criminalité transnationale organisée.

Cette recherche est réalisée en partenariat entre l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale (GI-TOC), Equal Access International (EAI) et Acting For Life (AFL). AFL est financée par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères du gouvernement français.

À propos de l’Initiative mondiale

L’Initiative mondiale contre la criminalité organisée transnationale est un réseau de professionnels intervenant en première ligne dans la lutte contre l’économie illicite et les acteurs criminels. Au moyen d’un système mondial d’observatoires de la société civile consacrés à l’économie illicite, nous suivons l’évolution des tendances, renforçons la base factuelle nécessaire à l’action publique, diffusons l’expertise de notre Réseau et catalysons des réponses multisectorielles et holistiques couvrant divers types de criminalité. Grâce au Fonds Résilience de l’Initiative mondiale, nous soutenons les militants communautaires et les ONG locales qui œuvrent dans des contextes où la gouvernance criminelle compromet gravement la sûreté, la sécurité et les perspectives de vie des populations.

À propos de l’Observatoire d’Afrique de l’Ouest

Créé en 2021, l’Observatoire réunit des chercheurs actifs dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest élargie et du Sahel. Il s’emploie à mettre en lumière l’économie politique de la criminalité organisée transnationale dans la région, en se concentrant sur les liens entre les marchés illicites, l’instabilité et les conflits. Adoptant une approche partenariale, l’Observatoire collabore avec la société civile et la soutient dans toute la région. À ce titre, il cartographie les pôles, les itinéraires et les flux des marchés illicites ainsi que les principaux acteurs, afin d’évaluer leurs conséquences sur la stabilité régionale, les conflits, la gouvernance et les tensions sociales. Les pays couverts par l’Observatoire sont le Nigeria, la République centrafricaine, le Mali, le Niger, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Cameroun, le Libéria, le Burkina Faso, le Ghana, la Gambie, le Sénégal, le Togo, le Bénin, le Cabo Verde, la Sierra Leone, la Guinée-Bissau et le Tchad.